Croyances à l’épreuve de la raisonExtrait du livre : Marcel Délèze
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Exercer l’esprit critique face aux idées reçues sur les religions Dans la nébuleuse des croyances, certaines d’entre elles ont un ancrage ancien, sont répandues et influencent un état d’esprit qui persiste à circuler sur les réseaux sociaux. Mais elles restent des croyances et, au même titre que tout le reste de nos pensées, doivent être soumises à l’esprit critique afin d’éclaircir quelque peu l’obscurantisme ambiant. La crainte de DieuAu Moyen Âge, pour prévenir les atteintes aux personnes et aux biens, on agitait la menace des pires supplices, mais la dissuasion ne produisait pas l’effet espéré. La misère poussant aux larcins, il était courant de voir les voleurs faire des prières pour éviter de se faire prendre. Maintenant, on sait que la menace, l'intimidation et la répression à elles seules sont des mesures à l'efficacité limitée, comme on peut le constater aujourd'hui encore dans la lutte contre les drogues. Jusqu'il y a peu de temps, la pédagogie populaire considérait que seule la peur des châtiments corporels incitait les enfants à bien se conduire. Aujourd'hui, il est réprouvé de maltraiter les enfants. On a maintenant une autre conception de l'éducation. Croire que seules la crainte de Dieu et la peur de l'Enfer peuvent tenir les Hommes dans le droit chemin est une vision simpliste, partielle et réductrice de l'humanité. C'est une bien triste image de ne voir que la face égoïste de l'Homme. C’est aussi une face sombre de la religion. Il importe d'avoir de soi-même une opinion moins méprisable. Au contraire, l’attitude à valoriser est d'être respectueux pour être respecté et aimable pour être aimé. Vivre en société nécessite du respect, sans quoi la situation devient invivable pour tous. Il n'est pas nécessaire d'adhérer à une religion pour s'en rendre compte. Personne n’accepterait de vivre vivre dans un monde régi par la force brute. C’est pourquoi il faut s’engager pour la défense des droits humains. L'Homme étant un être individuel et social, il est à la fois égoïste et altruiste, défendant son intérêt propre et le bien commun, mais ni totalement égoïste, ni totalement altruiste. Chacun atteint une position intermédiaire d'équilibre. Étant donné qu’il existe une morale laïque et que les religions n’en ont pas le monopole, il me paraît un peu court de penser que l'athée est dépourvu de morale. Il est aujourd'hui avisé de cesser de croire à la valeur éducative des sévices et d'accorder à l'Homme plus de respect, plus d'éducation et plus de confiance. Bref, il est préférable de croire en l'Homme qu'à l'Enfer. L'humanisme véritable n'est pas religieux. Le respect envers les religionsOn inculque l’idée que les religions sont sacrées et qu’il est moralement inadmissible de les critiquer. Tous les êtres humains ont droit au respect, sans exception. Par exemple, l’athée doit respecter le musulman et le musulman doit respecter l’athée. Par contre, toutes les idéologies et toutes les croyances peuvent - et même doivent - être soumises à la critique selon des critères de rationalité et de respect des droits humains. Par exemple, le musulman peut critiquer l'athéisme et l'athée peut critiquer l'islam. Est-il offensant de s'attaquer à un symbole religieux ? À titre d'exemple, considérons le blasphème. Pour prendre de la distance, imaginons une religion qui révère le Grand Lapin Bleu et qui a décrété, entre autres, qu'il est interdit de représenter le Grand Lapin Bleu sous peine d'être lapidé. Faudra-t-il dès lors lapider tous les humains qui ont dessiné un lapin bleu ? Une théocratie prendrait des mesures préventives, par exemple en retirant les crayons bleus du commerce et en proclamant qu’il est moralement exigé, sous peine de damnation, de ne dessiner les animaux qu’avec de toutes petites oreilles, ou sans oreille du tout. La question de fond consiste à comprendre et admettre que tout individu a droit à sa liberté religieuse, avec cependant une restriction de taille : les religions et les cultures ne sont pas équivalentes, car on peut évaluer la façon dont elles respectent les droits humains et la liberté religieuse. Et jamais on ne peut demander à quelqu'un, croyant ou non, de se soumettre à des règles confessionnelles qui ne sont pas les siennes. Donc, tout le monde peut dessiner sans restriction de grands lapins bleus ridicules avec de grandes oreilles. La lumière au bout du tunnelDe nombreux récits témoignent, dans une circonstance de mort imminente, du passage dans un tunnel dont l'extrémité est illuminée d'une vive clarté. Y voir une ouverture sur l’au-delà est aller trop vite en besogne. 1 Les neurologues Olaf Blanke et Kevin Nelson ont étudié ce phénomène naturel. L’explication se trouve dans la neurophysiologie du cortex visuel et de la rétine lors d’un stress extrême ou d’une anoxie (manque d’oxygène)1. Cela n’a donc rien à voir avec la révélation d’un au-delà. L’ange gardienCertaines personnes ont sentiment que quelqu'un de bienveillant veille sur leur vie. Par contre, les habitants des bidonvilles du Bangladesh ne doivent pas voir souvent des anges passer. Les anges ont leurs chouchous. Pourquoi ce privilège par rapport à ceux qui ont de la poisse ? Faut-il comprendre qu'une importante partie de l'humanité doive vivre sous la malveillance de démons ou être victime d’un mauvais karma ? Recherchons une explication plus naturelle, par exemple La théorie du niveau d’adaptation de Harry Helson. En résumé : Pour un optimiste, le point de référence est le succès (le réel paraît donc décevant). Pour une personne inquiète, le point de référence est le désastre. Par comparaison, toute situation non désastreuse est perçue positivement. Chacun devrait espérer que le déroulement de la vie ne dépende pas d'êtres spirituels, bienfaisants et malfaisants, qui jouent à se tendre des escarmouches, comme dans la mythologie grecque ou dans de mauvais contes pour enfants. À propos du destinCelui qui croit au destin n'a pas besoin de regarder à gauche et à droite avant de traverser la rue. En effet, s’il n’est pas écrit qu’un accident va arriver, aucun véhicule ne va le renverser et il ne risque rien. Par contre, si c'est son destin, même en regardant à gauche et à droite, il sera surpris par un accident. Prendre des précautions, se protéger, tout cela ne sert à rien. La fatalité le surprendra quoiqu'il fasse. Il ne porte pas la responsabilité de ce qui lui arrive. C'est très commode, car il est ainsi dispensé de se faire du souci. Dans l'opéra bouffe La Belle Hélène d’Offenbach, Hélène trompe son mari, le roi Ménélas, avec cet argument libératoire « c'est la fatalité ». On en rit, car le recours à un destin inéluctable n'est légitime que face à des évènements sur lesquels on n'a aucune prise. Du point de vue d'Hélène, c'est bien le cas puisqu'elle attribue la situation à la volonté des dieux. À chacun son rôle : aux dieux la responsabilité, à elle la jouissance de la vie. Certaines personnes ont un comportement à risque : sports extrêmes, prise de drogues, vitesse au volant, etc. Lorsqu'on tente de les mettre en garde contre le danger, un argument est fréquemment avancé : « s'il est écrit que je dois mourir maintenant, je ne pourrais pas échapper à mon destin ; dans le cas contraire, je ne risque rien ». Il s'agit d'une variante de « c'est Dieu qui décide » comme au jeu de la roulette russe. La croyance au destin est attractive, car elle déresponsabilise et écarte la peur. Elle dédouane aussi d’aider les personnes dans le besoin, car, si elles le sont, c’est la fatalité. Malheureusement, elle ne protège pas de la bêtise. En suivant le raisonnement, vous pouvez prendre les risques que vous voulez : si ce n'est pas votre heure, vous vous en sortirez indemne, sinon, à votre enterrement, on pleurera sur votre inconscience. La raison nous incite à repérer les éléments sur lesquels nous pouvons agir pour améliorer notre sort, et à rester indifférents à tout ce qui dépasse notre champ d'action. Nous ne sommes pas complètement impuissants, et notre avenir dépend au moins partiellement de notre comportement. Nous avons donc une part de responsabilité envers nous-mêmes. À la roulette russe, ce n’est pas Dieu qui décide, mais le hasard, et chacun devrait éviter de s’y soumettre les yeux fermés. La raison nous incite à repérer les éléments sur lesquels nous pouvons agir pour améliorer notre sort ou celui de l’humanité, en évitant toutefois de nous épuiser vainement à des tâches peut-être louables, mais situées hors de notre champ d’action. Nous ne sommes pas complètement impuissants, et notre avenir dépend au moins partiellement de notre comportement. Nous avons donc une part de responsabilité envers nous-mêmes. À la roulette russe, ce n’est pas Dieu qui décide, mais le hasard, et chacun devrait éviter de s’y soumettre dans toute la mesure du possible. Situer l’Homme hors du règne animalLa vision occidentale traditionnelle accorde à l'Homme une composante spirituelle qui le place dans une position complètement séparée de la nature. La tradition religieuse nous enseigne qu'un profond fossé sépare l'Homme de l'animal : alors que l'Homme possède une âme immortelle, l'animal n'en a pas. Ajoutez à ceci l'injonction de la Genèse « dominez la terre, soumettez les animaux », celui qui a reçu un tel enseignement est invité à refuser d'être un animal. Aujourd'hui, les sciences construisent une tout autre manière d'envisager la nature. Il est solidement établi que l’être humain (Homo sapiens) est un animal du genre des Hominidés, de la famille des Primates. Nous partageons 98 % de notre code génétique avec le chimpanzé. Nous découvrons que d’autres animaux possèdent des processus cognitifs et comportementaux qui ne nous sont pas exclusifs : usage d’outils, fabrication d’outils, culture, conscience de soi, etc. «La révolution darwinienne sera achevée lorsque nous abandonnerons notre arrogance [...], admettant qu'Homo sapiens n'est qu'un rameau minuscule, né d'hier à peine, sur l'arbre de vie luxuriant.»
Nous ne disposons d'aucun indice sérieux nous indiquant que l'Homme soit un être surnaturel, c'est-à-dire produit par l'intervention d'un esprit, selon un processus différent de l'animal. La nature ne se limite pas à notre environnement, car nous en faisons partie. Nous devons accepter l’idée que l'Homme est un être naturel. Si, comme alternative, vous pensez que l'Homme est un esprit extraterrestre en séjour d'épreuve sur Terre à cause de la malédiction du péché originel, vous vous situez dans le registre du conte fantastique. Les croyants s'imaginent un monde fabuleux et enchanté où le Christ est ressuscité et où ils vivront éternellement dans un divin bonheur. On peut préférer une fleur naturelle et périssable à une fleur immortelle, séchée ou synthétique, mais il y a de quoi rester pantois devant ceux qui prétendent obtenir une fleur à la fois naturelle et immortelle. En s’enlisant dans la contradiction, répondre avec ses tripes c’est enjoliver le réel, mais aussi tomber dans l’imaginaire et mettre la raison à l’écart. Penser que « la recherche de l'immortalité est vaine » est une idée ni moderne, ni liée à l'athéisme, comme le montre un des plus anciens textes connus l'Épopée de Gilgamesh. Notre beauté n'est pas celle du diamant, mais celle d'un être sensible qui peut aimer et penser, le temps d'une vie. Les pourquoi sans réponsePourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi sommes-nous sur la terre ? Quel est le sens de la vie ? Pourquoi tant de souffrances dans le monde ? Pourquoi le mal existe-t-il ? Le mot « pourquoi » a plusieurs sens distincts. D’une part, il peut désigner une exploration, la recherche d'une explication possible, la curiosité scientifique, etc. D’autre part, il peut représenter une explication ultime et définitive dans la certitude de la Vérité d’une religion bien définie. Si la première attitude doit être encouragée, la seconde est stérile, car, en affirmant que tout dépend de la volonté divine, on a l’impression d’avoir tout dit, mais, en fait, on a seulement mis un mot sur une lacune de notre savoir. La question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » s'applique aussi à l'existence de dieux. Pourquoi existerait-il un Dieu bienveillant à notre égard ?
«Faut-il donc savoir tant de choses ?
Comme nous avons une propension naturelle à voir des inférences partout, il nous est difficile de reconnaître que nous ne savons pas grand-chose. C'est rageant de ne pas connaître le fin mot de l'histoire et nous aurions souhaité un monde meilleur. Mais sont-ce des raisons suffisantes pour promouvoir une histoire mythique au rang de vérité absolue afin de bâtir une explication ultime ? Ne serait-il pas préférable de penser que « savoir qu'on ne sait pas est le début de la sagesse » ? Notre existence n'est pas une énigme à comprendre, mais une opportunité à vivre. Cet article a été publié par la presse papier dans |
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